LE BRUIT DE LA MACHINE

Le titre : A Way Of Life

L’artiste : Suicide

Le format : 33T/30 cm

La date de sortie : 1988

Le genre : Stress-test

C’est qui ?:  Un groupe de New-York

Qui joue dessus ?: Alan Vega et Martin Rev

Comment ca sonne ? : Comme la « Red Room » de Twin Peaks

Qualité du pressage :

Excellente.

Mute / BMG – Réédition CZH de 2023

Ce qu’on en pense :

Tout le monde est d’accord, les groupes sans guitare c’est chiant. A l’exception de Suicide, la machine toxique d’Alan Vega et de Martin Rev.

Issu de la bohème cradingue du New-York des années 70, copains avec Blondie et les New-York Dolls, Suicide est un groupe unique. Deux types seulement, de la musique électronique produite par des claviers, des boites a rythmes, et des concerts où le chanteur se trimballait avec une chaine de vélo en la balançant sur les premiers rangs du public. La musique de Suicide est en fait de la musique d’ascenseur. Celle d’un ascenseur déréglé et qui ne saurait que descendre. En route pour le 23ème sous-sol.

Pas de chansons, ou bien des mélodies embryonnaires. A la place, des tableaux sonores et rythmiques. Un peu comme le cinéma de David Lynch : le sens évacué, au profit d’un ressenti. Un truc de plasticien en fait (et pourtant d’habitude, les plasticiens qui font de la musique c’est parfois pénible). Ce qui n’est pas leur cas, leur musique conservant systématiquement une forme de scansion sauvage qui est la base de l’ambiance sonore (et non l’inverse). Dès les premières mesures, on comprend qu’on n’est pas chez Disney.

Ce disque est la réédition de leur 3ème album, pour son 35ème anniversaire. Pourquoi le 35ème et pas le 42ème ou le 27ème ? On sait pas, sauf qu’on se doute que les cellules marketing des maisons de disques ne savent plus quoi faire pour en vendre. Un disque qu’on avait loupé à l’époque, mais bon, on avait pas que ça à foutre (les albums sortis la même année que « Surfer Rosa », on les a tous loupés). Mais franchement, c’est aussi bon que leur deux premiers albums, voir meilleur.

Digression :

Si vous êtes un gros naze et que vous voulez vous la péter, Suicide est le groupe parfait. Dites que vous adorez leur premier album. Non, en fait dites que vous considérez que c’est un chef-d’oeuve (« adorer » un disque c’est trop vulgaire pour vous). C’est moins connu que le Velvet Underground et cela vous donnera un vernis de coolitude absolu. Si votre interlocuteur connaît, abandonnez toute dignité et dites que vous aimez The Grateful Dead. S’il vous répond que c’est un groupe de merde, cassez vous. Vous êtes démasqué. Rentrez à la maison vous repentir devant votre collection de CD de Dire Straits.

Enfin bref, ce disque est excellent, d’autant plus que c’est une version « augmentée » de deux titres, dont une « reprise » hilarante de « Born in the USA ». On a vérifié, le morceau est bien crédité sur le disque en tant que composition de Springsteen, sauf que le résultat n’a absolument rien à voir avec le morceau que tout le monde connaît. Sur une rythmique du genre Bontempi – niveau 1, Vega égrène pendant 10 minutes une liste de musiciens qui ont façonné le rock’n’roll, faisant des commentaires et imitant leurs voix (Little Richard ou Bob Dylan). Tous sont effectivement « nés aux USA ».

Remarquez, quand votre groupe s’appelle Suicide et que vous intitulez l’album « A way of life », vous avez forcément de l’humour.

TRALALA LALA

Le titre : Runaround Sue

L’artiste : Dion

Le format : 33T/30 cm

La date de sortie : 1961

Le genre : Variété

C’est qui ?:  Un bon chanteur

Qui joue dessus ?: Pas de crédits, on sait pas.

Comment ca sonne ? : Comme une radio US, avant le carton d’Oswald

Qualité du pressage :

Bonne.

Ace Records – Réédition UK de 1985 (en Mono).

Ce qu’on en pense :

Dion, on peut dire que c’est le genre de mec qui sait viser.

Nous sommes en 1961, et la version « originale » du rock’n’roll est vacillante :

  • Presley, revenu du service militaire et se trimballant désormais un pathos biblique suite à la disparition de sa mère, se retrouve transformé en priape à paillettes et passe son temps à Hollywood à faire des films tout nazes en draguant les gonzesses. Enfin, « draguer », ce n’est peut être pas le mot. Suffisait juste qu’il passe la tête par la fenêtre de sa caravane pendant les tournages.
  • Les autorités ont réussi à foutre Chuck Berry en taule. Le verdict d’un premier procès sera annulé pour « atitude manifestement raciste du juge » ?!!?. Pour qu’un truc comme cela arrive dans les années 60 aux US, le juge avait vraiment du charger la mule, sûr de son bon droit de blanc caucasien tentant de mettre fin à ce merdier de musique noire qui passe partout à la radio. Le deuxième procès sera le bon : trois ans ferme pour Berry, pour avoir traversé une frontière inter-état en possession d’une arme. Même s’il faut bien dire que Chuck Berry était un sale con, apparemment le second amendement de la constitution de son pays ne s’appliquait pas pour lui.
  • Little Richard, jamais le dernier pour la déconne, s’est mis soudainement, en bon gars du sud,  à flipper grave pour son âme et à décidé d’arrêter la « musique du diable » pour devenir pasteur (heureusement, ça lui passera).
  • Ce pauvre Buddy Holly, se rendant à un concert où il est tête d’affiche, avec Dion justement, monte dans un avion qui déconne. La gravité fera le reste.

Comme s’il avait pressenti que le rock’n’roll reviendrait, et les vannes ayant été ouvertes pour le marché de la musique destinée aux adolescents, Dion s’est retrouvé en position d’enquiller le filon, mais en version gentillette, du genre zéro sur l’échelle de Richter. Il a bien fait, en 1964 les Beatles débarqueront aux Etats-Unis et plus rien ne sera comme avant.

Sa musique peut donc être considérée comme ce que l’on appelle en France « de la variété » (le truc que votre mémé adore). Sauf qu’en France, la variété c’est carrément l’angoisse. Alors qu’aux Etats-Unis, c’est différent. Zéro danger, zéro gros mots, zéro zizi, mais quand même un gigantesque claquement de doigt, en rythme sur la musique. Et ici l’écriture des chansons fait le reste, à des années lumières de Maritie et Gilbert Carpentier.

12 morceaux en 31 minutes, tout plan-plan, tout lisse, comme si les Schtroumpfs avaient monté un groupe. Avec néanmoins une qualité d’écriture certaine et deux scies que le monde lui envie : « Runaround Sue » et « The Wanderer ». Et comme vous le  savez, on pardonne tout aux gens qui savent écrire des chansons.

Le disque parfait pour faire le ménage, faire cuire des merguez, ou boire l’apéritif avec vos beaux-parents, qui gardent une souvenir ému de la fois où, tout bourré, vous avez absolument tenu à leur faire écouter « Raw power » (en entier et le volume à fond, évidemment), juste parce qu’ils ne connaissaient pas…

Trois ans plus tard, les Beatles sortiront leur premier disque aux US (« Introducing …The Beatles », la version américaine de « Please please me »), album ouvert par « I saw her standing there », et qui renverra d’entrée au vestiaire le gentil Dion, uniquement par les deux vers d’entame :

Well, she was just seventeen,

And you know what i mean.

Merci Lennon et McCartney.

ROBERT ALLEN ZIMMERMAN

Le titre : Shadow Kingdom

L’artiste : Bob Dylan

Le format : 2x33T/30 cm

La date de sortie : 2023

Le genre :  Prix Nobel

C’est qui ?:  Le président des Etats-Unis

Qui joue dessus ?: Bob Dylan et son groupe

Comment ca sonne ? : Comme un groupe de baloche (pas péjoratif – aux Etats-Unis ils savent le faire).

Qualité du pressage :

Bonne.

Columbia / Legacy – Pressage US

Ce qu’on en pense :

Depuis quelques années, avec son Neverending Tour, Dylan essaie de nous faire une «Molière». Mourir sur scène, trop la classe! Même si apparemment Molière est mort chez lui, certes juste après avoir interprété Le malade Imaginaire pour la quatrième et dernière fois, instaurant ainsi la légende. Mais question légende, c’est pas un p’tit français mort depuis des lustres qui va faire peur à Dylan. (P’tit français c’est juste pour les américains et leur vision du monde, hein – personne ne doute ici que Molière n’était pas exactement petit ).

Ce disque n’est pas un album studio, mais la captation d’un concert donnée en 2021 par le plus célèbre des juifs errants pour une plateforme de streaming (pas distribué en Europe, mais pour les fans congénitaux une vidéo pirate existe).

Dylan est souvent critiqué pour désormais interpréter sur scène les classiques de son répertoire de façon erratique, à tel point qu’on reconnaît à peine les morceaux. Contrairement à certaines formations historiques de sa génération, dont la set-list est uniquement constituée d’une sorte de best-of (Mick t’es sur qu’on joue « Satisfaction » ?, j’en ai marre– Ta gueule, si on le fait pas on pourra plus vendre des t-shirts 50 balles, et si t’arrives encore, avec ton arthrose, à sortir le riff sans merder on pourra s’estimer heureux, isn’t it ?), Dylan, lui, s’en fout complètement. Je suis Bob Dylan et je fais ce que veux.

Il a 82 ans…Rien que de le dire, ça fait bizarre. Il en avait donc 80 tout rond lors de cet enregistrement. Et cela s’entend. Même si la voix, cela n’a jamais vraiment été le sujet avec Dylan, ajoutant à la fascination qu’il peut exercer. Comment c’est possible de chanter des merveilles avec une voix de canard asthmatique? Là, on est pas loin du paquet de gravillons collé sur les cordes vocales, mais contrairement à certains de ses confrères encore vivant et du même âge, McCartney le premier, c’est moins gênant. (Pour Jagger, on ne sait pas comment il fait, sa voix à changé et perdu en puissance, mais il n’a pas une voix de pépé comme ses copains. Une doublure? Il en est capable).

Et chose étrange, on comprends mieux ce qu’il raconte que sur les enregistrements studio. Et là, pour les petits français, c’est le Pérou. Avec notamment une version mortelle de « Tombstone blues » (The sun is not yellow / It’s a chicken… si c’est pas la classe ça). De plus, le groupe et les arrangements sont parfaits.

Tout ça pour dire qu’en 2023, au même âge que Philippe Pétain lorsqu’il s’est retrouvé en position de détruire la République Française, Bob Dylan a sorti un bon disque.

Même si on ne l’a jamais vu, qu’on ne le connaît pas, on se sent étrangement anobli et quelque part on est heureux d’être son contemporain, d’aller tranquillou chez le disquaire et de ressortir l‘album sous le bras. Même à Vichy.

IMPLOSION POP

Le titre : The Madcap Laughs and Barrett

L’artiste : Syd Barrett

Le format : 2x33T/30 cm

La date de sortie : 1974

Le genre :  Je ne suis plus là

C’est qui ?:  Le proto Kurt Cobain

Qui joue dessus ?: Syd Barrett, Roger Waters, David Gilmour, Richard Wright, Robert Wyatt et des mecs de Soft Machine

Comment ca sonne ? : Lointain

Qualité du pressage :

Bonne.

Harvest – Pressage original US de 1974.

Ce qu’on en pense :

Extrait du journal d’un de nos collaborateurs : 

Pont L’Abbé – Finistère, le  27 juillet 1989, 10h12

Il pleut. Normal, en Bretagne il pleut tout le temps, et il n’y a que les Bretons pour penser le contraire. Doivent confondre la pluie avec la neige. Partant de là, effectivement,  il ne pleut pas en Bretagne… Faut pas leur en vouloir, ils font ce qu’ils peuvent. Qu’est ce qu’on disait déjà ? Ah oui, Pont l’Abbé, le Finistère, la Pluie et une ville où le disquaire est tout pourri, sauf si vous aimez Tri Yann.

Bon allez, on va chez le libraire d’occase, tout confiant, parce qu’en Bretagne les librairies sont souvent formidables, ça doit être a cause du temps pourri, de la neige, tout ça….. On entre, et bof, ça sent le patchouli et le fonds de commerce post-hippie-68-plateau du Larzac. Posés par terre, des 33 tours avec sur le devant un double album. Syd Barrett ? C’est pas le mec de Pink Floyd qui s’est cramé les synapses au LSD? Pink Floyd c’est pas terrible, ça doit être chiant…

Consciencieux, on jette un œil aux disques et là, sur le macaron…un tampon: « Rasputin Records, 2340 Telegraph Avenue, Berkeley-California ». De quouua? Ce disque vient des Etats-Unis, d’un des disquaires californien historique de l’époque Haight-Ashbury? Si ça se trouve Grace Slick l’a touché? Oualalalalala, même si la pochette est toute pourrie et qu’elle a pris l’eau, on se renseigne.

C’est combien, madame ? 10 francs, réponds la succube fan du Grateful Dead qui tient la caisse (rigolez pas, effectivement, ça date une peu). Comment ça tombe pas trop bien! Une pièce de 10 balles c’est justement ce qu’on a dans la poche. Allez zou, on le prend. Comment ça vous n’avez pas de sac ? Mais il pleut dehors ? Non, non, pleut pas…Putain de Bretons. Et c’est comme cela qu’on se retrouve sur la place du marché de Pont-l’Abbé sous la pluie, avec sous le bras un disque venu d’ailleurs et qu’on ne pourra même pas écouter en rentrant. Y’a pas de platine au camping.

Digression sur les disques (vinyles) achetés d’occasion :

Il y aurait beaucoup à dire sur le marché des disques d’occasions. Des disques qui ont vécus avant, et que l’on tient de quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui a parfois écrit son nom sur le disque pour ne pas se le faire piquer dans une boum, ou bien a inscrit la date d’achat. Quelqu’un comme vous, puisqu’il a les même goûts. Un véritable «companiero ».

Ou comment ajouter de la poésie au commerce, ce qui vous en conviendrez n’est pas évident, pour ne pas dire contre-nature. A l’heure des plateformes de streaming, on est bien conscient qu’on parle dans le vide, mais le jour où vous recevrez un lot de singles de Beatles, tous achetés en Angleterre en plein british-boom par une future prof d’anglais, probablement jeune fille au pair à Londres en 1966, et ayant parfois laissé le ticket de caisse d’époque, vous comprendrez. Où que vous soyez Mme Delouches, nous vous remercions.

Tout ça pour dire que ce disque d’occase acheté 10 balles (1,5 €, pour les jeunes, ou bien le prix de trois cigarettes en 2023), une fois rentré des vacances pluvieuses, s’est avéré être excellent. On ne sait plus qui a dit « on ne connaît jamais vraiment la valeur d’un livre », mais là c’est pareil. Ce disque vaut bien plus que cela.

Publié en 1974, ce double-album (qui n’en est pas un puisqu’il s’agit de deux simples rassemblés) comprend les deux seuls albums publiés par Syd Barrett pendant son arrêt de travail qui dura 38 ans : « The Madcap Laughs » et « Barrett ».

The Madcap Laughs (sorti en Janvier 1970):

Même quand on a écrit 10 des 11 morceaux qui composent le premier album de Pink Floyd, il est difficile de monter sur scène avec ses copains et de jouer la même note pendant tout le concert, tout en ayant au préalable versé un pot de confiture dans ses cheveux. C’est pourtant ce qui est arrivé à Syd Barrett, et c’est ce qui a poussé les autres membres à lui dire gentiment : « euh, là c’est plus possible, va te faire soigner, s’il te plait ». Barrett n’a pas été viré du groupe, comme Pete Best l’a été avec les Beatles par exemple, c’est juste que ce n’était plus possible. Et c’est pourquoi David Gilmour, Roger Waters et une partie de Soft Machine l’aiderons à enregistrer ce disque. Mais même tout cramé, Syd Barrett avait encore des chansons dans sa musette.

Un véritable chef d’œuvre et un disque unique. Des compositions extrêmement singulières, aux structures délités, comme une version des Kinks ayant franchi le Styx (No man’s land, Octopus, Feel, Long Gone ou Dark Globe…oualalalalala, laissez tombez…). Au moins les mecs de Pink Floyd pourront dire, quand ils se présenteront devant le Saint Pierre du rock’n’roll, qu’ils ont enregistré un grand disque de Syd Barrett. Seront-ils absous d’avoir produit des cochonneries comme « Dark side of the moon » ? Pas sûr.

Barrett (sorti en Novembre 1970):

Enregistré quelques mois plus tard, c’est la grosse galère. Barrett ne peut plus parler à personne. Encore moins jouer avec les anciens membres de son groupe. Cette fois c’est Wright et Gilmour qui s’y collent et « overdubent » ses démos composées uniquement d’une voix et d’une guitare. Les compositions sont excellentes (Baby Lemonade ou Wined and Dined), mais on à tout de même le sentiment que Barrett est en route pour la stratosphère, sans ticket retour.

Extrait du texte du premier morceau de cet album, l’extraordinaire Baby Lemonade, une ligne semble résumer à elle seule toute la singularité de la musique de Barrett:

I’m screaming

I met you this way

BANNIÈRE ÉTOILÉE

Le titre : Tell Mama

L’artiste : Etta James

Le format : 33T/30 cm

La date de sortie : 1968

Le genre :  Grosse décharge

C’est qui ?:  Une grande chanteuse qui sait tout faire

Qui joue dessus ?: Etta James, Carl Banks, Albert Lowe Jr et tant d’autres. Tout le personnel des studios Fame. Que des tueurs.

Comment ca sonne ? : Au paradis, les anges mettent ce disque pour danser

Qualité du pressage :

Excellentissime.

Bear Family – Réédition GER de 2014.

Ce qu’on en pense :

Alors c’est pas dur. Posez le disque sur la platine. Attendez deux secondes, ou trois, ça dépend de l’amorce. Et là….laissez vous faire.

Petit roulement de batterie. Cuivres et guitare funky par dessus. Deux fois. Décollage des cuivres, en même temps que l’entrée de la voix. Pas n’importe laquelle, une de ces voix vibrante qui vous parle directement, « down to your soul » comme dirait Nick Cave. Puis les cuivres, un peu plus en avant et là, le refrain. Si vous n’êtes pas tombé dans les pommes, vous remarquerez qu’en plus, derrière, il y a une ligne de basse qui tue.

On exagère à peine, mais si vous n’arrêtez pas immédiatement ce que vous être en train de faire à l’écoute du premier morceau de ce disque (Tell Mama) c’est que vous êtes sourd. Comme ils sont prévoyants chez Fame, le deuxième morceau est d’un tempo et d’un registre différent, aussi vous pourrez vous remettre. Jusqu’au morceau suivant (Watch Dog) qui sera du même tonneau et vous fera vous demander si vous pourrez survivre. Tué par le groove, c’est possible? A ce rythme, on ne verra jamais la face B….Adieu….vous direz à mes enfants que…aaaargh….

En 1967, et sur les conseils de Leonard Chess (le Léo de Chess Records : Muddy Waters, Howlin’Wolf, Bo Diddley, Chuck Berry – manque plus que le bon dieu), Mme James prend son courage à deux mains : en route pour l’Alabama ségrégationniste et les studios Fame de Rick Hall, à Muscle Shoals. Le studio qui a en partie établi les tables de la lois de la musique soul (Aretha Franklin y enregistrera « Respect »). Un truc improbable, comme seuls les Etats-Unis en produisent. Que des blancs bossant pour un studio prêt à magnifier la musique noire américaine. Tout cela en pleine campagne, au milieu des vaches, des concessions John Deere et des connards qui refusent encore à l’époque que les noirs puissent s’asseoir ailleurs qu’au fond du bus (entre autres…).

Le résultat : des sessions de la mort, qui produiront ce disque, un des plus grands albums de soul-music jamais publié. Avec, comme de coutume au Studio Fame, des musiciens qui défoncent tout. Que des types qu’on retrouve sur les enregistrements de Wilson Pickett, Otis Redding ou Aretha Franklin, sorte d’aristocratie des musiciens de sessions. Des types inconnus du grand public mais qui ont pourtant écrit le livre et porté la musique américaine des années 60 à son firmament. Si en plus le chant est exceptionnel, on vous laisse imaginer le carton.

Magnifiquement réédité par le label « Bear Family » (des allemands spécialisés dans les rééditions de la musique américaine des années 50/60, comme quoi…), cette version de 2014 sonne comme jamais. Si vous l’écoutez sur Itunes music, c’est pas grave, cela marche aussi, et vous serez également anobli par le groove d’Etta James. Si vous avez une âme.

BANDE À PART

Le titre : Such Ferocious Beauty

L’artiste : Cowboy Junkies

Le format : 33T/30 cm

La date de sortie : 2023

Le genre :  Psycho-folk

C’est qui ?:  Une sœur, un frère, un deuxième frère, et un autre gars parce qu’il faut bien que quelqu’un joue de la basse

Qui joue dessus ?: Margo Timmins, Michael Timmins, Alan Anton, Peter Timmins

Comment ca sonne ? : Aérien

Qualité du pressage :

Bonne.

Latent Recordings / Factor – Pressage Original CAN de 2023.

Ce qu’on en pense :

Un nouvel album de Cowboy  Junkies, c’est toujours la joie.

Un groupe qui, depuis 37 ans, n’a jamais sorti un mauvais album. On n’a pas vérifié auprès du 2ICQ2R (acronyme de l’Institut International de Contrôle Qualité du Rock’n’Roll, basé à Memphis depuis 1954 – Président : Keith Richards), mais il semblerait que peu de formations soient dans ce cas.

Par contre, depuis plusieurs années, les maisons de disques ont décidé que ce genre de musique n’intéressait plus personne en Europe, ne distribuant plus les disques. Que des imports. Va falloir viser pour choper un des dix exemplaires que la Fnac a fait venir pour la France. On nous dira : vous pouvez l’écouter sur les plateformes. Super ! On s’en branle de Spotify, on veut le disque dans nos mains tremblantes de vieux con, comme quand on était petit.

Enfin, bref. Cowboy Junkies est une fratrie. Margo Timmins au chant, Michael Timmins à la guitare et Peter Timmins aux percussions. A la basse, Alan Anton, qui bizarrement ne s’appelle pas Timmins, ça doit être un cousin…Une fratrie qui apparemment ne s’engueule pas, comme c’est souvent le cas dans les groupes de rock. Peut être parce qu’ici, un seul membre du groupe écrit les chansons (Michael, le guitariste) et que les autres ne viennent pas l’emmerder.

Lorsqu’on évoque le groupe, on parle souvent de la chanteuse (Margo) dont la voix donne à elle seule la couleur de la musique du groupe (on ne reviendra pas sur la voix de Margo Timmins, inchangée depuis 40 ans, et dont le timbre et les intonations feraient pleurer un  bucheron). On parle moins de son frère (Michael), qui en plus de l’écriture des morceaux, assume le travail de production et d’arrangement.

C’est ce qui fait que chaque disque de Cowboy Junkies est différent du précédent, et c’est une fois de plus le cas sur cet album. Michael Timmins excelle dans la production « en sourdine », toujours en retrait par rapport au chant, mais systématiquement excellente. Sans parler des parties de guitares, d’une qualité égale au chant. Chose inédite sur ce disque, certaines sont dissonantes, comme sur les deux premiers morceaux (avec même…un larsen tout inhabituel au début du deuxième morceau, mais vite fait, on n’est pas chez The Jesus And Mary Chain non plus…).

Tout ça pour dire que l’ensemble respire l’artisanat musical dans ce qu’il a de plus noble : compositions excellentes, chant impeccable, arrangements nickels et prétention laissée au placard. La grande classe. Une fois de plus.

BLACK & DECKER

Le titre : Whip It on / Chain Gang Of Love

L’artiste : The Raveonettes

Le format : 33T/30 cm

La date de sortie : 2022

Le genre :  Grondement électrique

C’est qui ?:  Des Danois

Qui joue dessus ?: Sune Rose Wagner et Sharin Foo

Comment ca sonne ? : Comme un grille pain qui déconne

Qualité du pressage :

Excellente.

Crunchy Frog / Sony Music – Réedition EU de 2022.

Ce qu’on en pense :

Certains musiciens sont habités par le son de leur guitare. Guitare électrique, bien sur. Jusqu’à l’obsession. Le genre d’addiction positive qui fait le sel d’une certaine forme de musique, plutôt rangée au rayon rock’n’roll. Pas vraiment de la musique d’ailleurs, plutôt l’expression d’une sensation tétanisante, celle que seule la guitare électrique procure. Et c’est surement le genre d’obsession que se cogne Sune Rose Wagner, moitié du groupe The Raveonettes (avec Sharin Foo) qui semble être né une Jazzmaster à la main.

Un son de guitare électrique, à l’écoute, ça paraît simple. Et pourtant, n’importe quel gamin a essayé, dans son garage avec ses potes, pour immédiatement comprendre qu’en fait…pas du tout. C’est carrément du boulot. Un boulot pour lequel The Raveonettes « touchent leurs billes » comme on dit à Ennezat, et ce dès leur première publication, le EP « Whip it on », paru en 2002.

Introuvable en vinyle depuis des lustres (un pressage original danois de 2002, bon courage…), Sony Music a réédité en 2022, en un seul disque, les deux premières publications du groupe. En face A « Whip it on », en face B leur premier album « Chain gang of love ». Impec, on peut donc désormais écouter leur premier disque sans se lever pour changer de face (gros fainéant qu’on est), une bière dans la main droite, une Craven dans la main gauche, et le volume à fond dans les deux oreilles. Car, au risque de passer pour un troud’balle, il est manifeste que ce genre de disque, s’appréciant à plein volume, rempli de reverb et de glorieuse saturation, supporte bien mieux l’écoute en vinyle.

22 minutes de guitare électrique tétanisante. Un son sec, sans « sustain », comme une gifle à chaque mesure. Un disque qui transpire l’amour de l’électricité et l’expression de sa maîtrise (meilleurs exemples : « Do you believe her » et « Chains », à vous griller le cerveau). Une des meilleures expressions de ce que permettent six cordes électrifiées et chauffées à blanc, ou bien, pour le dire autrement : comment faire de la musique avec le bruit du tonnerre (orage et éclairs compris).

The Raveonettes est une sorte d’hommage aux girls group de Phil Spector, pour la composition (tout comme The Jesus and Mary Chain, dont le groupe danois ne cesse d’invoquer le fantôme), mais aussi pour une certaine forme de « mur de son », terme habituellement employé pour qualifier la musique du nabot toxique producteur des Ronnettes. En effet, il s’agit bien ici d’un mur, dans le sens ou la musique n’a pas de relief, fonctionnant un peu comme un « All-Over » en peinture (bon, on à bien conscience qu’on vient de perdre tout crédibilité en disant un truc comme ça, mais on s’en fout, c’est juste pour se la péter). Pas d’instrument en avant l’un par rapport à l’autre, un ensemble tout lisse comme un bon vieux voile béton, 20 cm d’épais, sans aspérité, pour mieux se fracasser la tête. A la fin, c’est le mur qui gagne.

Dernier morceau du disque : « Beat City », au son de guitare mortel (une fois encore), façon tronçonneuse létale à découper les hippies, et où Sune Rose Wagner répète en boucle au milieu du déluge électrique : « wanna die in beat city ». Au moins, c’est clair.

PS :

Chose étrange : lorsque, pour comparer le son, on a écouté ce disque sur Itunes Music (un peu fort, certes), le logiciel nous a proposé, après quatre morceaux, de… baisser le son! Nous prions donc Apple de bien vouloir aller se faire foutre.

SANS SUCRE AJOUTÉ

Le titre : Songs Of Love And Horror

L’artiste : Will Oldham

Le format : 33T/30 cm

La date de sortie : 2018

Le genre :  Folk-music tordue

C’est qui ?:  Le mec de Palace Brothers

Qui joue dessus ?: Will Oldham

Comment ca sonne ? : Soir d’été, sous un porche, on entends les petits oiseaux

Qualité du pressage :

Bonne

Drag City – Pressage Original US.

Ce qu’on en pense :

Will Oldham ne ressemble à rien, s’habille n’importe comment, semble se foutre de tout, a un humour bizarre, une discographie erratique et pourtant, quand on regarde le compteur, on reste interdit. Le genre d’artiste dont on n’écoute pas souvent les disques, mais dont on sait qu’un jour, un beau dimanche matin ensoleillé par exemple, on pourra s’asseoir et tout réécouter. Que rien n’aura changé, et que le monde sera toujours aussi beau qu’autrefois.

Alors certains esprits chagrins trouvent qu’il chante faux. Comme si c’était un critère valable dans le genre. Aussi idiot que cela puisse paraître à dire, on considère qu’Oldham chante mal … comme il faut. C’est un peu comme les pains laissés sur les enregistrements réalisés avec Palace Brothers, ce n’est pas vraiment le sujet et si vous aimez la perfection technique, allez plutôt à la Philarmonie de Berlin. En plus d’apprécier la rigueur métronomique teutonne, un bretzel à la main, vous aurez le plaisir de visiter un des chefs d’œuvre de l’architecture contemporaine. Tout bénef. (Tant que vous y êtes, allez à la bibliothèque qui est juste à coté. Avec un peu de bol vous tomberez sur les anges du film de Wenders).

Difficile à suivre pour le complétiste, Will Oldham est un vrai cauchemard éditorial. On a perdu le compte de toutes ses incarnations : Palace Brothers, Palace Music, Palace…tout court, Superwolf, Bonnie Prince Billy ou Will Oldham. Et quand ça le prend, il sort même des disques de country, avec pedal steel, chapeau de cowboy et tout le bazar. Sur ce disque c’est Will Oldham tout seul, avec sa guitare, parcourant une partie de son répertoire, ce qui d’emblée peut rendre méfiant, car les machins « unplugged » juste pour sortir un disque, on en a soupé. D’autant plus,  que comme le dit un dicton de Nashville: « Si vous donnez un coup de pied dans un arbre, vous récolterez 15 chanteurs folk à guitare, tous prêts à vous pourrir votre soirée ».

Ici, rien de tout ça, on plane à dix mille, loin des boutonneux à lunettes qui se prennent pour Dylan. Ce qu’on constate d’emblée à l’écoute du premier morceau, une version tétanisante de « I see a darkness », un des plus grands morceaux écrit par Oldham (texte compris, chose rarement évoquée à son sujet), racontant l’amitié pas du tout virile de deux types dont un essaie de faire comprendre à son pote qu’il est grave dépressif et que seule leur amitié le sauve, même si apparemment l’autre n’a rien capté…. Deuxième morceau encore mieux (Ohio River Boat Song – un vieux single de Palace Brothers), etc, etc, sur l’ensemble du disque. Du coup, on plaint carrément ceux qui ne supportent pas sa voix.

DOUBLE CHEESE

Le titre : Cruel Country

L’artiste : Wilco x 2

Le format : 33T/2×30 cm

La date de sortie : 2023

Le genre :  Folk en sourdine x 2

C’est qui ?:  Le groupe de Jeff Tweedy x 2

Qui joue dessus ?: Jeff Tweedy, Neils Cline, Glenn Kotche, John Stirratt, Mikael Jorgensen, Pat Sansone x 2

Comment ca sonne ? : Feutré x 2

Qualité du pressage :

Bonne x 2

dPBm Records – Pressage Original US.

Ce qu’on en pense :

Le dernier album de Wilco est un double. Encore… On vient de compter, et incrédule, on constate que c’est leur septième! Sept double-albums! Remarquez, ils avaient prévenu dès le début, leur deuxième album (« Being There ») en était déjà un. Mouais…Pour une forme de musique où la fulgurance et la brièveté du propos prévalent,  de préférence servie sur un single 7 pouces tout chaud et où il faut tout dire en moins de 3 minutes, cela laisse rêveur.

En effet, les double-albums qu’on peut écouter en entier sans s’emmerder se comptent sur les doigts de la main d’un charpentier. Petit rappel, vite fait, pour le plaisir :

« Blonde On Blonde »  de Bob Dylan, publié en 1966. Que des bons morceaux (voir de grands morceaux pour certains), un groupe qui tue et la classe intégrale. Il faut toutefois arriver à supporter sa voix pendant 73 minutes, ce qui relève de la science-fiction pour certains. En plus la photo de la pochette est floue…

« The Beatles » des Beatles (dit « le blanc »), publié en 1968. Lennon et McCartney, désormais incapables d’écrire ensemble, ramènent leurs tas de chansons en studio (et même leur copine, dans le cas de Lennon), avec de quoi faire un album chacun. Résultat : un double gargantuesque, au détriment de leur producteur, George Martin, qui a toujours considéré que cela aurait fait un excellent simple. Lassé qu’on lui pose la question, McCartney déclarera de manière définitive dans le documentaire « Anthology » : « That’s the Beatles fuckin’ White Album, so what ? ». Merci Paulo.

« Exile On Main Street » des Rolling Stones, publié en 1972 et point final de la suite ahurissante composée de « Beggars Banquet », « Let It Bleed » et « Sticky Fingers ». Toute la mythologie des Stones en marche : l’enregistrement (en partie) dans le sous-sol torride d’une villa de la Côte d’Azur, Keith Richards réincarné statut du commandeur de la bohème défoncée, les photos de Dominique Tarlé devenus les retables de l’imagerie rock’n’roll et un disque que certains considèrent  comme le plus grand disque de rock jamais produit. Ils ont surement raison.

Petite bizarrerie : « Marjory Razorblade » de Kevin Coyne, publié en 1973. 4 faces d’un chanteur que tout le monde a injustement oublié, pas un morceau en dessous de l’autre, singulier et fascinant de bout en bout.

Et puis c’est tout (à part peut être « Daydream Nation » de Sonic Youth).

Vous conviendrez surement que les exemples cités précédemment appartiennent aux temps héroïques du rock’n’roll, période allant grosso modo de 1964 à 1973, et dont l’importance historique est incontestable. Après, tout ne sera que redite (si, si, même le punk, pas la peine de monter sur vos grand chevaux…). On reste donc circonspect quand des groupes pensent qu’en 2023 on a envie de passer une heure et demi en leur compagnie. A moins qu’ils n’aient quelque chose de déterminant à dire qui justifie de balancer 21 morceaux d’un coup. Ce qui n’est jamais le cas et participe à l’affadissement du genre.

Aux beaux-arts, une des premières choses qu’on apprend c’est de savoir s’arrêter de dessiner quand il le faut. Que bien souvent, il ne faut pas en rajouter, sous peine d’amoindrir la composition d’ensemble. En musique c’est un peu pareil, on peut tout faire foirer en rajoutant des trucs inutiles. En témoignent par exemple les deux premiers albums de Tindersticks, deux doubles, beaucoup trop longs, qu’on ne réécoute jamais pour cette raison.

Alors, c’est pas qu’on aime pas Wilco, au contraire (ce disque comporte des morceaux excellents), mais on aimerait quand même que Tweedy pose son melon deux secondes et prenne cinq minutes pour faire le tri dans ses chansons. Car pour cet album, comme pour beaucoup de doubles, on reste persuadé qu’il aurait fait un excellent simple et qu’on ne peut s’empêcher de penser que ce genre de publication relève d’un manque de discernement du groupe vis à vis de sa production. Ou d’un ego démesuré.

PATHOS

Le titre : To Know Him, Is To Love Him

L’artiste : The Teddy Bears

Le format : 45T/17,5 cm

La date de sortie : 1958

Le genre :  Bluette toxique

C’est qui ?:  Le groupe de Phil Spector, quand il était gamin

Qui joue dessus ?: Annette Kleinbard, Phil Spector, Harvey Goldstein, Marshall Leib

Comment ca sonne ? : Comme un dimanche matin

Qualité du pressage :

D’époque…

London Records – Pressage Original UK.

Ce qu’on en pense :

On peut dire ce qu’on veut, mais la musique pop c’est avant tout des singles. Le 45 tours 7 pouces, arme absolue de diffusion à grande échelle, taillé sur mesure pour le porte-monnaie des adolescent(e)s du monde occidental de la deuxième moitié du  XXème siècle. L’équivalent des « 45 minutes d’attention quotidienne de la ménagère de moins de 50 ans », version teenage 60’s. 3 minutes pour tout dire, sinon c’est les oubliettes. Un genre qu’a magnifié Phil Spector jusqu’au firmament, maître absolu de la ritournelle adolescente pour pickup au début des années 60, avant que les Beatles et les Stones viennent lui faire bouffer ses talonnettes.

On a tout dit sur le nabot infâme, son « mur de son » resplendissant de reverb, ses moumoutes ridicules, ses coups de feu en plein studio, sans parler de son comportement criminel terminal. Au final, tout ce bazar de « nabab de la pop » a naturellement éclipsé le fait indéniable que le petit Harvey Philip Spector savait écrire des chansons.

Quand il était petit donc – jeune on veut dire, il a toujours été petit, ce qui l’a visiblement fortement perturbé, à tort – Phil Spector avait monté un groupe vocal, comme on disait à l’époque (ou un groupe de doo-wop, si vous voulez) : The Teddy Bears. Qui publia en 1958 ce single : 2 minutes 22 secondes d’apesanteur, écrit par Spector. Des ours en peluches mignons tout plein, entonnant une mélodie lumineuse et un pont à frémir. Sauf que sous le vernis, la toxicité du Winston Churchill de la pop était déjà là : la ligne du refrain qui donne son titre au morceau, « To know him, is to love him » est en fait l’épitaphe gravée sur la tombe de son père, suicidé sans laisser de lettre, alors que Philou était tout minot….De quoi engendrer un trauma biblique.

C’est ce qui pourrait faire de Spector une sorte de dilemme pop équivalent à celui de Céline en littérature (pour les Français en tout cas, qui sont du genre à avoir ce genre d’angoisses existentielles vis a vis de leur patrimoine culturel). Comment est-ce possible de produire « Da Doo Ron Ron », « Spanish Harlem » ou « Be My Baby » en étant un parfait salaud ? On parle quand même d’un type capable de séquestrer sa femme (Ronnie Spector), de lui « offrir » des enfants pour noël, de pointer un flingue sous le nez de Leonard Cohen, et puis plus tard d’assassiner Lara Clarkson dans son manoir, tout en expliquant à la presse que, de toute façon, c’était une connasse et que si on voulait bien arrêter de l’emmerder avec ça, etc….

En fait, même si cela laisse une tache désagréable, cela révèle que cette musique est, dans le sens premier du terme, un produit. Qui se consomme en tant que tel, en dehors de toute contingence. Et qui dans le cas d’un single pop, comme par exemple « He’s a Rebel », pris au hasard parmi d’autres merveilles, emmène tout sur son passage. Qu’on le veuille ou non, l’éclat l’emporte sur le reste, aussi infâme soit-il.

Si ça se trouve, Mikhaïl Kalachnikov était un mec super sympa.